Les dossiers de migration de l’Organisation internationale pour les Réfugiés

L’Organisation internationale pour les Réfugiés (OIR, ancêtre de l’actuel Haut Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés, UNHCR), créée en 1947, a administré et aidé plus d’un million de personnes déplacées. Les dossiers qui découlent de cette action sont une source inestimable sur les migrations d’après-guerre, depuis les premiers contacts avec l’Organisation et l’entrée dans le système des camps de personnes déplacées jusqu’à l’émigration dans différents pays. La majorité de ces dossiers est aujourd’hui conservée à Bad Arolsen dans les archives de l’International Tracing Service et est en partie accessible en ligne. Ils couvrent la période de l’après-guerre. Cependant, les informations qu’ils contiennent retracent aussi les trajectoires des personnes déplacées avant-guerre, leurs origines, leurs situations familiales et leurs expériences pendant la guerre.


L’Europe sur les routes

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, près de douze millions de personnes se trouvent hors de leur pays d’origine du fait de la guerre et des politiques nazies. Civils fuyant les combats, travailleurs forcés, soldats ayant abandonné l’uniforme ou rescapés des camps de concentration sont dispersés à travers l’Europe. S’y adjoignent après la défaite de l’Allemagne nazie et de ses alliés des populations fuyant l’avancée de l’Armée rouge : anciens collaborateurs et combattants antisoviétiques, civils se soustrayant à une potentielle mainmise de Moscou sur l’Europe centrale et orientale, individus profitant du chaos et des changements de frontières pour fuir les territoires soviétiques, etc. Une large partie des survivants juifs d’Europe centrale et orientale, rescapés des camps, ou de la clandestinité pour une faible part, ayant survécu en Union soviétique pour l’essentiel, confrontés à l’extermination de leurs proches, aux destructions et aux spoliations ainsi qu’à un antisémitisme persistant, craignant aussi parfois un pouvoir communiste, optent pour l’émigration.

Carte des camps de DPs en Europe après la guerre – © USHMM

Dans le but d’encadrer les populations déplacées et d’organiser les rapatriements, les forces alliées fondent l’Administration des Nations unies pour les secours et la reconstruction (UNRRA, United Nations Relief and Rehabilitation Administration). En 1946, près d’un million de déplacés refusent le rapatriement et réclament la protection des instances internationales. Afin d’organiser leur émigration et non leur rapatriement dans leurs pays d’origine, l’Organisation internationale pour les Réfugiés est mise sur pied. Elle entame, à partir de 1947, un enregistrement et un contrôle de l’ensemble des populations placées sous sa protection et des migrants qui continuent à arriver en Allemagne, en Autriche et en Italie. Cette vaste entreprise administrative engendre en quelques mois près de 350 000 dossiers ouvrant les droits des personnes déplacées à l’aide internationale généralement dispensée dans des camps de personnes déplacées, dites aussi DPs (pour displaced persons). Les formulaires qui composent ces dossiers sont donc connus sous les initiales C/M pour le programme « Care and Maintenance » (aide et entretien).

DPs juifs attendant de s’enregistrer auprès de fonctionnaires de l’OIR, Linz, Autriche, 1948 – © USHMM, Julien Bryan Archive

Informations personnelles et familiales

Pour chaque migrant sollicitant l’aide de l’OIR, un dossier est ouvert à son nom, y compris pour ceux qui, après examen défavorable de leur cas ou parce qu’ils étaient déjà repartis, n’ont pas obtenu de protection. Pour les avis favorables, chaque nouvelle interaction entre l’organisation et les personnes déplacées ou tout changement de statut entraîne un nouveau formulaire. Certains documents antérieurs à la prise en charge par l’OIR sont aussi parfois versés, comme les formulaires de demande d’assistance déposés auprès de l’UNRRA, les dossiers médicaux ou les documents produits par l’administration interne des camps de déplacés. Au gré des différents documents, la langue des formulaires et des réponses varie.

Les dossiers sont généralement constitués sur une base familiale, ainsi un dossier peut concerner une ou de nombreuses personnes, des proches se greffant parfois à la démarche familiale pour constituer un groupe pouvant aller jusqu’à une dizaine d’individus. Au moment de demander l’aide de l’OIR, les déplacés, aidés d’un fonctionnaire de l’organisation, doivent renseigner en détails leur identité, leur appartenance revendiquée à un État, leur religion, leurs liens familiaux, leur parcours scolaire, leur profession ainsi que toutes les étapes de leur trajectoire des douze dernières années.

Enveloppe contenant les documents d’une même famille sur trois générations – © Arolsen Archives

La dimension familiale des dossiers met l’accent sur l’individu qualifié de « chef de famille », dont le statut et les droits obtenus tendent à s’appliquer aux autres. C’est le patronyme du chef de famille – qui peut être une femme – qui est mentionné en haut de l’enveloppe contenant les différents formulaires et documents. Les informations ne sont pas détaillées de manière identique pour tous ; bien souvent, la seule trajectoire donnée est celle du chef de famille. Ainsi certains déplacés, parce qu’ils se rattachent à un groupe déjà placé sous la protection de l’organisation internationale, ne subissent pas autant de contrôles et ne fournissent donc pas autant d’informations que le chef de famille. Leur lien familial, précisé dans le dossier, facilite l’obtention de cette protection.

Les origines ethnique et géographique revendiquées, ainsi que la religion viennent très tôt dans le formulaire. Les catégories dans lesquelles s’inscrivent les personnes déplacées sont cruciales pour le traitement qui est fait du dossier. L’OIR tend notamment à offrir plus facilement sa protection à certaines populations, en particulier les Juifs rescapés de la Shoah, puis, dans un contexte de raidissement des relations internationales marqué par le début de la guerre froide, aux opposants déclarés aux pouvoirs communistes.

Prototype du formulaire CM/1 rempli par les migrants auprès de l’OIR, 1948 – Archives Nationales (France), AJ43, Organisation internationale pour les Réfugiés © Archives Nationales

Un projet migratoire

Un second volet des formulaires remplis par les personnes déplacées a trait à leur migration. Au moment même de solliciter l’aide de l’OIR et des organisations humanitaires, les déplacés doivent en effet formuler leurs plans de migration future.

Cette articulation entre aide immédiate et projets de départ futur se perçoit dans l’obligation pour les déplacés de stipuler très tôt et constamment le pays de destination vers lequel ils souhaitent émigrer. Ces déclarations entraînent presque mécaniquement des démarches auprès des consulats et des délégations des pays concernés ; démarches que l’OIR surveille tout en les facilitant. On en trouve parfois la trace à travers les refus opposés par les administrations diplomatiques, les limitations de quotas opposées aux migrants, mais aussi, au moment du départ, et de la clôture du dossier, via la mention du numéro de visa et du mode de transport vers la destination d’émigration.

A l’appui de leurs démarches, les déplacés mentionnent aussi les parents ou les relations qui pourraient les assister. Les noms et les adresses mentionnées, généralement des proches ayant déjà émigré vers un autre continent, illustrent l’importance des migrations passées ainsi que des réseaux familiaux au moment de préciser le départ.


Une interaction entre les personnes déplacées et les organisations internationales

Les informations fournies par les personnes déplacées ont deux objectifs essentiels : dans un premier temps, démontrer qu’ils ou elles sont d’« authentiques réfugiés » – ainsi que les qualifie l’OIR – susceptibles de recevoir la protection internationale et, dans un second temps, négocier une destination migratoire et une assistance dans leurs démarches. Comme tout document administratif, les dossiers de migration de l’OIR sont donc le produit d’interactions entre des acteurs aux intérêts divers.

Les populations en transit n’hésitent pas à mettre en avant des éléments qui leur assurent aide et protection, d’autant qu’ils sont parfois assistés dans leurs démarches par des organismes humanitaires spécifiques aux différentes populations déplacées et dont le but avoué est de permettre au plus grand nombre d’obtenir la protection de l’OIR. La persécution pendant la guerre est un argument majeur. Les Juifs évoquent les violences qu’ils ont subi, l’extermination de leurs proches, la perte de tous leurs biens ainsi que le climat persistant d’antisémitisme après la guerre pour souligner les particularités de leur statut de persécuté. D’autres populations originaires de l’Est de l’Europe mentionnent les ravages de la guerre ainsi que les risques qu’elles encourraient à rester vivre sous un gouvernement communiste à mesure que l’Union soviétique assoit sa domination.

A l’appui de leurs revendications, les déplacés produisent des documents témoignant de leur expérience de guerre ou les témoignages d’autres déplacés, de même que l’OIR n’hésite pas à confirmer dans les documents qu’elle accumule – archives des camps de concentration ou de travail forcé et des prisons, par exemple – la situation alléguée.

Dans certaines démarches, le Jewish Joint Distribution Committee pour les Juifs ou les comités nationaux pour les autres populations se substituent aux déplacés eux-mêmes. Les comités jouent un rôle crucial dans l’identification des points de passage et des lieux de regroupements et dans les interactions avec les autorités locales ou internationales. Dans quelques camps de personnes déplacées, l’OIR s’inquiète de la standardisation des récits personnels, sous l’action des instances du camp, qui entraverait son action.

Bureaux de l’Organisation internationale pour les Réfugiés, de l’American Joint Distribution Committee et de la Jewish Agency for Palestine, Munich, Allemagne, c. 1948 – © USHMM, coll. Alex Hochhauser

Un « authentique réfugié » se doit, par exemple, selon l’OIR, d’avoir fui dans la précipitation son foyer sous les effets de la persécution ou par crainte d’être persécuté. Dans son manuel d’éligibilité, l’OIR comprend ainsi les « personnes déplacées » comme celles « qui ont quitté le pays dont elles avaient la nationalité ou dans lequel elles avaient leur résidence habituelle malgré elles, ou sous la contrainte, la menace ou la violence […] soit pour le travail forcé, soit pour des raisons de race, de religion ou de politique ». D’abord centrée sur « les régimes nazi, fasciste ou autres » et la Seconde Guerre mondiale, la définition de l’OIR recouvre rapidement les « craintes de persécution » de la part des régimes communistes ou la situation intenable des survivants juifs après-guerre[1]Archives Nationales (France), Pierrefitte-sur-Seine, AJ 43, 148, Manuel d’éligibilité de … Continue reading. Cette caractéristique tend ainsi à passer sous silence dans les formulaires toutes les démarches préalables qu’ont pu entreprendre les futurs déplacés pour mettre en lumière un départ hautement contraint : tentatives de réinstallations, recherche de proches ou d’un travail temporaire, vente de leurs biens sont bien souvent omis. Dans le but d’obtenir la protection internationale, les éléments énoncés par les déplacés sont sélectionnés ; de même, les notes et les brefs commentaires établis par les fonctionnaires laissent peu de place à l’oralité et à la narration biographique, retenant surtout les faits jugés cruciaux.

 

Pour aller plus loin

Dossier « Réfugiés, sujets d’une histoire globale », Monde(s), n° 15, 1/2019, p. 7-191

Dossier « Figures de l’exil », Genèses, n° 38, 1/2000, p. 2-104

Suzanne Brown-Fleming, Nazi Persecution and Postwar Repercussions. The International Tracing Service Archive and Holocaust Research, Lanham, Rowman & Littlefield, 2016

Anne-Sophie Bruno, Philippe Rygiel, Alexis Spire, Claire Zalc, « Jugés sur pièces. Le traitement des dossiers de séjour et de travail des étrangers en France (1917-1984) », Population, vol.61, 5-6/2006, p. 737-762

Gerard Daniel Cohen, In War’s Wake: Europe’s Displaced Persons in the Postwar Order, New York, Oxford University Press, 2011

Zeev W. Mankowitz, Life between Memory and Hope. The Survivors of the Holocaust in Occupied Germany, Cambridge, Cambridge University Press, 2002

Katarzyna Person, Dipisi. Żydzi polscy w amerykańskiej I brytyjskiej strefach okupacyjnych Niemiec, 1945-1948, Varsovie, Żydowski Instytut Historyczny, 2019

Ben Shephard, Le long retour, 1945-1952. L’histoire tragique des déplacés de l’après-guerre, Paris, Albin Michel, 2014


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