Pourquoi Lubartów ?

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Le projet de recherche s’attèle à suivre, dans la durée, les parcours et itinéraires de l’ensemble des habitants juifs d’une localité de Pologne : Lubartów. Mais pourquoi Lubartów ? J’ai choisi cette ville pour quatre raisons majeures.


Détail d’une carte de Lubartów en 1915
© oldmapsonline.org

Une taille idéale

Le choix n’est pas le résultat d’un échantillonnage et ne prétend en rien être le « sthtetl moyen ». Il n’a pas été choisi pour des critères de représentativité et n’est pas, à proprement parler, un shtetl, si l’on adopte la définition classique d’un village d’Europe de l’Est où les Juifs forment la majorité de la population [1]Ben-Cion Pinchuk, “The Shtetl. An ethnic town in the Russian empire,” Cahiers du monde russe, ...continue. Lubartów en recense 3 269 en 1921, soit la moitié de la population, et 3 411 avant la Seconde Guerre mondiale, sur un total d’environ 8 000 habitants.

Le choix de cette localité répond tout d’abord à des impératifs de taille : la localité est de dimension raisonnable pour mener cette recherche à terme. Travailler sur une population de trois milliers de personnes permet de disposer d’une variété d’itinéraires et de parcours tout en en rendant possible une reconstitution exhaustive. Il est bien entendu que ces nombres ne peuvent être considérés comme acquis puisque l’un des principaux enjeux du projet consiste à préciser les différentes manières de compter les Juifs et les non-Juifs.

En effet, de nombreuses données relatives aux habitants peuvent être collectées dans les archives locales. Les sources donnent à voir la densité des relations sociales dans une communauté composée d’hommes et de femmes, de personnes âgées et d’enfants, de riches et de pauvres, de familles et de célibataires, de croyants et d’agnostiques, et d’activistes politiques de divers bords. La structure socio-économique de la communauté juive de Lubartów est diverse, avec des commerçants et des entrepreneurs, comme le propriétaire d’une fabrique de verre, d’une usine d’huile et d’une manufacture de gruau, plusieurs libraires et imprimeurs, des journalistes et des médecins, des paysans et des artisans, des ouvriers…

Lublin et Lubartów en 1915, carte du Polish Military Institute of Geography
© oldmapsonline.org

Sa localisation

Située à une trentaine kilomètres de Lublin, sur le Wieprz, dans une région relativement isolée, Lubartów était une ville plutôt ordinaire. Cette situation offre à l’enquête de pouvoir travailler sur une population aux réseaux relativement denses. La communauté juive était bien organisée, avec une synagogue, un bain rituel (mikvah) et un cimetière. On y trouvait des associations professionnelles (comme l’Union des artisans juifs et l’Association des petits commerçants), et de nombreuses œuvres de charité et organisations politiques sont implantées dans la localité et ses environs : cellules du parti communiste, diverses organisations sionistes (de l’orthodoxe parti Aguda à Poale Zion, en passant par le Bund). En 1929, plusieurs Juifs sont élus comme membres du conseil municipal de Lubartów et la communauté élit des représentants au comité de district du Fond national de défense institué en 1938. La densité des liens se retrouve dans la création de plusieurs associations d’originaires dans le monde (Landsmanshftn), qui structurent les réseaux transnationaux des migrants venus de Lubartów.

La rivière Wieprz vers 1910 © fotopolska

Des sources abondantes

La troisième raison qui guide ce choix, et sans doute la plus importante, est la profusion des sources déjà identifiées, à la fois localement (Archives de Lublin), nationalement et internationalement. Les premiers repérages archivistiques effectués en France, en Pologne et aux États-Unis ces derniers mois indiquent l’abondance des sources, de différents types, qui justifient le choix de Lubartów.


Georges Perec en 1969 © Rue des Archives

Un hommage très péréquien

Enfin, ce choix, somme toute arbitraire et intime à la fois, s’est imposé comme un hommage à celui qui, par son esprit éclectique et ses démarches systématiques, imprègne ce projet : Lubartów est la ville de naissance du père de l’écrivain Georges Perec [2]Georges Perec, W ou le souvenir d’enfance, Paris, Denoël, coll. « Les Lettres nouvelles », ...continue. Il est évident que tout choix d’exemple microhistorique laisse une large place au subjectif. L’enjeu n’est pas mû par une prétention de représentativité mais par la conviction qu’une échelle située, sur un cas, apportera un éclairage nouveau aux mécanismes sociaux à l’œuvre. L’échelle mésoscopique adoptée entend apporter des surcroits de connaissance non-observables à l’échelle macro. La mise en regard des processus de migration et de persécution, à partir d’une étude intensive, non pas d’un lieu mais des personnes de ce lieu, constitue l’une des mises à l’épreuve possibles des atouts et difficultés d’une microhistoire de la Shoah, comprise dans son interrelation avec les migrations dans l’Europe du premier 20e siècle.

 

   [ + ]

1. Ben-Cion Pinchuk, “The Shtetl. An ethnic town in the Russian empire,” Cahiers du monde russe, vol. 41, n. 4, 2000, p. 495-504.
2. Georges Perec, W ou le souvenir d’enfance, Paris, Denoël, coll. « Les Lettres nouvelles », 1975 ; La vie mode d’emploi, Paris, Hachette, coll. « P.O.L », 1978; Je suis né, Paris, Seuil, coll. « La librairie du XXe siècle », 1990.